Cet article peut changer votre vie
Être clou, c'est se faire planter. Vous est-il arrivé, ne serait-ce qu'une fois, ne
serait-ce qu'une seconde, de vous mettre dans la peau d'un clou, de vous imaginer ce qui pouvait bien lui passer par la tête? À quoi pense un clou lorsqu'il se sent «tout croche» et qu'il soigne
ses migraines? Voilà des questions auxquelles il n'est pas facile de répondre.
Mine de rien, le clou nous importe plus que moins. N'est-il pas au coeur de la crucifixion? Au chapitre des civilisations
comparées, vous lirez qu'il existe deux grands types de sociétés: il y a les sociétés à noeuds et il y a les sociétés à clous. Dans les premières, le Fils de Dieu eût été attaché, dans les
secondes, il nous fallait le transpercer. Bien sûr, nous en avons gardé le coeur noué pour cause que rien n'est oublié mais il reste que la modernité nous crève plus qu'elle nous
lie.
.
Il est aussi long qu'instructif le chemin qui part du premier clou fait main et qui aboutit aux chapelets que l'on mitraille au moyen d'un fusil afin d'achever en vitesse les rangées de toitures
qu'on ne cesse d'ériger aux banlieues de nos villes, question d'élargir toujours plus les bordures d'une agglomération éternellement en construction.
Pour un clou, il importe de tomber dans les mains d'un vrai menuisier. Il y a une bonne manière de le prendre, une seule bonne de le frapper. L'homme, le clou et le marteau forment ensemble une
redoutable équipe car c'est un grand art que de river son clou à la contrariété. Problème de poids et de mesure, de rythme et d'élan, question d'expérience et d'équilibre où l'homme, face au clou
qu'il tient délicatement entre ses doigts, laisse le marteau finalement s'exprimer. On reconnaît le professionnel au son de son marteau. Pas un coup de trop, pas un coup de moins, un clou bien
planté est un clou qui tient bien.
Sur les rayons d'une quelconque quincaillerie, dans le fond froid d'un entrepôt sans âme, au coeur d'une boite sans attrait, le clou attend patiemment son heure. Finalement, sur un chantier, une
main le sort de sa noirceur et ce sera sa fête, à l'anonyme. Voilà l'événement par excellence dans la vie du clou. Il voit le jour durant quelques secondes mais c'est déjà la bataille,
l'épouvantable fracas où chaque coup savamment porté le réchauffe et l'enfonce, lui déformant la tête en le fixant une fois pour toutes à sa portion d'éternité. La paix, au fond, ne se
trouve-t-elle pas au coeur d'une belle pièce de bois, au sein d'un madrier où l'on se soustrait pour toujours à l'attention du monde entier?
Comme nous, les clous frappent des noeuds, comme nous, ils se font cogner solidement, ils forcent en silence. ils grincent quand ils vieillissent et comme nous, ils essaient de tenir malgré tous
les malgrés. Chers clous, sans vous, rien ne tiendrait autour de nous. Tout s'effondrerait.
Lorsque quelque part en amont de l'histoire, le charpentier a rencontré le forgeron, il s'est passé une commande relative à des milliards de clous pour des milliards de projets de construction, Le clou est au centre de notre immobilisation.
Sans parler du clou de cercueil, le véritable clou de finition.
SERGE BOUCHARD
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