Et si nous étions tous schizophrénes ? Non, rassurez- vous...
La schizophrénie est une maladie mentale qui fait peur par son étrangeté. Les personnes qui
en sont atteintes semblent très différentes de celles qui se sentent bien dans leur peau, et de ce fait, très difficiles à comprendre. Pourtant, entre le malade atteint de
schizophrénie et une personne en parfaite santé mentale, il n'existe pas tant de distance qu'on pourrait le croire. Jean-Louis Monestès, psychologue qui a
beaucoup écrit de manière claire et très humaine sur le sujet (1) a accepté de répondre à des questions.
D'abord, la schizophrénie, qu'est-ce que c'est exactement ?
Jean-Louis Monestès : Bien que cette maladie puisse prendre des formes très variées, elle se caractérise classiquement par deux signes : les
hallucinations et les idées délirantes. Pourtant, beaucoup de personnes vivent ces
expériences alors même qu'elles ne sont pas atteintes de schizophrénie.
La plupart des gens autour de nous ont donc, d'après vous, des idées délirantes et des hallucinations !
JLM : Disons que chacun est susceptible de vivre ces expériences de manière ponctuelle et qu'il est très fréquent de les avoir vécues, bien plus qu'on ne le croit. On sait que 5 à 25 % des personnes non-malades ont déjà eu des hallucinations. Il peut par exemple s'agir de la voix d'une personne aimée que l'on entend
juste après son décès. C'est fréquent dans les jours qui suivent un deuil. Les hallucinations hypnagogiques, au moment où vous sombrez dans le sommeil, sont aussi relativement
fréquentes. Vous pouvez voir quelque chose ou entendre une voix alors qu'il n'y a personne… Et l'on sait que les hallucinations peuvent apparaître
dans les cas de fatigue intense, de privation de sommeil ou encore d'isolement.
Vous parlez des hallucinations, mais beaucoup de personnes non atteintes de schizophrénie auraient aussi des idées délirantes ?
JLM : Il peut nous arriver à tous de croire en des choses non démontrées. Ces idées correspondent à des conclusions fausses à partir de faits observés. Elles sont très répandues.
Parmi les personnes qui ne sont pas touchées par la schizophrénie, on sait que 25 % pensent qu'il y a des gens qui
leur en veulent ou qu'il existe un complot contre elles.
Il peut arriver à n'importe qui de tirer des conclusions aberrantes à partir de ce qu'il vit et d'en être convaincu. Par exemple, dans un avion, pour peu que vous vous sentiez un peu
stressé, si vous entendez des bruits bizarres, vous pouvez avoir la conviction que l'avion va s'écraser... même si tout va parfaitement bien. Et si l'hôtesse vous rassure, vous pouvez vous dire '
c'est une preuve que ça va vraiment mal, sinon, elle n'aurait pas besoin de chercher à rassurer les passagers… ' Et vous vous angoissez encore plus. C'est une interprétation quasi
délirante à partir de ce que vous vivez.
Alors, si nous avons tous des hallucinations et des idées délirantes, quelle est la différence entre une personne schizophrène et une personne non-schizophrène ?
JLM : La différence se situe d'abord dans la fréquence des hallucinations. Chez une personne atteinte de schizophrénie, les
hallucinations sont beaucoup plus fréquentes. Cela peut être très éprouvant d'entendre toute la journée des voix par exemple. Et puis, ces hallucinations sont plus connotées.
Pour les hallucinations auditives, les plus fréquentes, il peut s'agir de menaces, de commentaires parfois agressifs, ou encore d'insultes.
Alors que chez monsieur tout le monde, une hallucination sera bien plus neutre en général. Il pourra entendre une voix qui l'appelle par exemple. Et puis, il faut savoir que lors d'une
hallucination, l'activité du cerveau est la même que lorsqu'on entend quelque chose provenant du monde extérieur. Lorsqu'un malade dit entendre une voix, il l'entend réellement, même si vous ne
pouvez l'entendre. Ce n'est pas imaginaire, il y a bien quelque chose qui se passe dans son cerveau. C'est comme s'il y avait un bug ou un mauvais câblage qui entraîne une modification des
perceptions auditives, visuelles, olfactives…
Si nous entendons exceptionnellement une voix alors que personne n'est présent, nous pouvons nous dire que nous sommes fatigués ou que cela n'a pas d'importance. Lorsque les patients entendent fréquemment une voix qui les insulte et semble connaître de nombreux détails sur eux, et qu'en plus cette voix a toutes les caractéristiques des
voix entendues habituellement, il leur est très difficile de ne pas en tenir compte
Et pour les idées délirantes, quelle est la différence entre une personne souffrant de schizophrénie et une personne qui n'en souffre pas ?
JLM : L'idée délirante apparaît souvent à cause des hallucinations ou des modifications émotionnelles. Prenons le cas de quelqu'un qui entend des voix. Il les entend réellement
même si vous, vous ne les entendez pas. Le premier réflexe de son entourage, c'est de lui dire : ' Mais non, tu n'as rien entendu '. Lui se dit : ' pourtant, j'entends bien une voix. ' Alors, il
cherche une explication, car il est très difficile de rester passif face à quelque chose qui nous angoisse. L'explication qu'il trouve peut paraître impossible ou délirante, mais
c'est la seule qu'il trouve. Comment expliquer que quelqu'un puisse lui parler directement dans la tête sans que personne d'autre ne l'entende ? Cela peut être Dieu qui lui parle ? Ou quelqu'un
de très puissant ? Quelqu'un qui cherche à le manipuler ? Des extraterrestres ? Un micro dans sa tête ? L'idée délirante est en fait une tentative de rendre intelligible ce que
vit cette personne.
S'il nous arrive de croire en des choses non démontrées, c'est généralement face à des événements moins impliquants que d'entendre une voix nous parler ou de sentir
nos pensées manipulées par un autre. Si l'on s'imagine à la place de cette personne, on peut penser que l'on réagirait de la même manière.
Le problème, c'est que lorsqu'une personne explique à son entourage ce qu'elle vit et ce qu'elle pense, tout le monde lui dit : ' mais tu es folle ! '. Les patients se retrouvent souvent
confrontés à des expériences inquiétantes et étranges, mais ne peuvent pas souvent en parler, ou trouver d'explication acceptée par leur entourage. Elles ont souvent tendance à se renfermer sur
elles-mêmes, à se couper des autres, à ne plus parler de ce que les autres ne peuvent supporter d'entendre. Ce qui leur donne encore moins de chances d'envisager différemment ce qui leur
arrive.
La schizophrénie est donc un processus, un phénomène dynamique qui se met en place à partir des hallucinations et des modifications émotionnelles et qui conduit
aux explications délirantes. C'est pourquoi si l'on prend cette maladie en charge très tôt, avant que la construction d'idées délirantes et l'isolement ne soient
installés, le traitement fonctionnerait
Rediffusion d'une note du 31/12/2009
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